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Les mystiques
Bretagne (France)
Nº 823
1599 – 1652

Marie-Amice Picard, une mystique atypique

Née en 1599 en Bretagne, province rattachée à la couronne française depuis quelques décennies seulement, Marie-Amice Picard, fille d’un couple de travailleurs agricoles sans le sou, mène une existence très rude sur le plan matériel, tout en vivant une intense vie de prière. Pauvre et sans éducation, elle reçoit des grâces mystiques extraordinaires et, parallèlement, elle est l’objet d’attaques violentes de la part du diable. Visionnaire, stigmatisée, extatique, sa renommée grandit, mais elle est accusée de sorcellerie par des gens jaloux. Sa mémoire ne sera réhabilitée que plusieurs années après sa mort, grâce au bienheureux père jésuite Julien Maunoir, célèbre missionnaire, qui écrit sa biographie, remarquable travail de première main.


Les raisons d'y croire

  • Son premier biographe, le jésuite Julien Maunoir († 1683) , béatifié en 1951, compte parmi les figures influentes de la spiritualité française du XVIIe siècle. Son texte, rédigé en 1670, ne resta pas lettre morte, puisqu’il fut repris par le jésuite Jean-François de La Marche (1756), puis par l’abbé Peyron, chanoine à Quimper (1892). Le travail du père Maunoir est, comme l’indique son titre, tiré « des procès-verbaux faits par l’ordre de Messire Robert Cupif, évêque de Léon, et dédié à Mgr Pierre de Labrousse ». Il s’agit ainsi d’un document de première main, fondé sur des pièces officielles contemporaines des faits. Le bienheureux en expédia lui-même une copie au Saint-Siège.

  • Surnommé « l’apôtre de la Bretagne », le bienheureux Julien Maunoir est un jésuite dont la crédibilité de jugement repose sur une solide formation intellectuelle et spirituelle : il a suivi de longues études, notamment en théologie dogmatique (quatre années à Bourges), en théologie mystique, en droit canon, en pastorale et en liturgie. Accompagné de confrères missionnaires, il évangélise près de 30 000 personnes en Basse-Bretagne, exerçant son ministère avec un discernement éprouvé.

  • Marie-Amice fut accusée de sorcellerie, certains voyant dans ses expériences spirituelles l’action du démon. Cette accusation ne résista toutefois pas à l’examen : elle ne se présentait jamais comme une envoyée céleste ou une prophétesse, mais comme une femme humble et pauvre, dont la joie était de prier Jésus et de parler de l’Évangile. De plus, plusieurs prêtres, ainsi que Julien Maunoir lui-même (reconnu comme un expert en matière de sorcellerie), n’ont pas relevé chez elle la moindre erreur doctrinale ni la moindre obscurité morale.

  • La vie mystique de Marie-Amice se révèle être en cohérence parfaite avec celle des grandes figures spirituelles de l’Église : aucune manifestation (comme les stigmates) n’apparaît de manière isolée ou détachée des autres phénomènes. Au contraire, elle est, dans son âme et dans son corps, rendue peu à peu conforme au Christ.

  • Il n’est pas raisonnable de considérer que les nombreux phénomènes inexplicables qui jalonnent la vie de la mystique relèvent du mensonge ou de la supercherie, et cela pour au moins trois raisons. Marie-Amice ne présente aucune pathologie mentale ; bien insérée dans son milieu familial et social, elle travaille et entretient des relations humaines équilibrées et diversifiées.

  • Ensuite, le nombre des témoins se compte par centaines : évêques, prêtres séculiers et réguliers, religieux et religieuses, théologiens, canonistes, médecins, tous au-dessus de tout soupçon, qui ne peuvent avoir été durablement le jouet d’illusions.

  • Enfin, le travail minutieux et approfondi de Julien Maunoir, fondé sur des documents historiques, constitue un témoignage de grande valeur.

  • Les stigmates qu’elle reçoit, à partir du 7 août 1635, aux mains, aux pieds et au front, sont longuement et à plusieurs reprises examinés par plusieurs médecins, tous incapables d’en déterminer une cause naturelle. Ces plaies ne saignent pas de manière continue, mais abondamment à certaines dates précises du calendrier liturgique : les vendredis, lors des fêtes mariales et au cours de la Semaine sainte.

  • Lors du Vendredi saint de 1639, elle vit la Passion du Christ d’une manière saisissante : « Tous ceux qui étaient dans sa chambre entendaient les coups, comme si l’on eût fiché les clous dans le bois », et ils voyaient « le sang ruisseler sur son front et sur son corps ».

  • Un phénomène plus rare, mais d’une grande ampleur chez elle, mérite d’être abordé : Marie-Amice, surnommée le « martyrologe vivant », prend sur elle les souffrances physiques et morales des martyrs chrétiens, non au hasard du calendrier, mais aux dates anniversaires de leur martyre. Ainsi, en 1641, le jour de la Saint-Sébastien (martyr du IIIe siècle, transpercé de multiples flèches), les témoins présents comptent sur son corps 117 blessures, réparties de la tête aux pieds.

  • Le père Maunoir décrit que la veille de la Saint-Jean-Baptiste, il voit quantité de sang apparaître au niveau du cou de la mystique (écho à la décapitation du Précurseur) ainsi que des cicatrices dont l’origine reste sans explication. En effet, il est lui-même témoin oculaire de certains phénomènes qu’il relate dans son livre.

  • L’évêque de Léon, Mgr Robert Cupif, la soumet à la « question » (interrogatoire officiel, rigoureux, long et contradictoire mené par une autorité afin d’établir la vérité des faits),qu’elle supporte avec une patience remarquable. À l’issue de cet examen, elle est reconnue par tous comme « une extatique [personne qui connaît des extases] très loyale et très chrétienne ».

  • Il est aussi remarquable que, dès son enfance, Marie-Amice se montre capable de mémoriser intégralement de longs sermons prononcés à l’église paroissiale de Guimiliau, une faculté d’autant plus singulière que la mémoire ordinaire d’une enfant de sept ou dix ans est très largement insuffisante pour un tel exercice.

  • La volonté et l’intelligence de Marie-Amice ne sont jamais altérées. Tout au long de sa jeunesse, elle résiste aux pressions répétées exercées pour la pousser au mariage, ayant fait très tôt vœu de virginité. Aussi, elle ne tient jamais, en aucune circonstance, de propos confus ou délirants, y compris lors de ses participations extatiques à la Passion du Christ, en fin de semaine.

  • Morte le jour de Noël 1652, Marie-Amice est inhumée le lendemain à l’intérieur de la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon, dans la chapelle dédiée à Notre Dame, signe d’une reconnaissance contemporaine manifeste. La cérémonie est présidée par l’évêque diocésain, Mgr Henri de Laval du Bois-Dauphin, entouré de ses chanoines. Une plaque de métal signalant sa tombe y est toujours visible.


En savoir plus

Marie-Amice Picard vient au monde le 2 février 1599 dans le hameau breton de Kergam, à Guiclan, dans l’actuel département du Finistère. Elle est baptisée le jour même en l’église de Guimiliau, dans la région de Morlaix. Ses parents, Jean Picard et Agathe Malegoll, sont de pauvres travailleurs agricoles. La famille traverse des périodes de privations, y compris sur le plan alimentaire. Malgré cela, Marie-Amice ne cherchera jamais à s’enrichir d’une quelconque manière, confiant sa vie à la providence divine.

Elle est rapidement contrainte d’aider ses parents aux tâches journalières. Elle garde le petit troupeau, puis apprend le métier de tisserande pour ne plus être une charge pour les siens. Elle est embauchée chez Christophe Abgrall, un marchand local de tissus. À sept ans, après l’écoute d’un sermon, elle promet à Dieu de faire toutes ses volontés, de rester vierge et de souffrir les tourments des martyrs.

Dieu lui parle à travers la nature, les vitraux de l’église paroissiale et la vie des saints que le prêtre raconte. Elle aime par-dessus tout méditer la Passion du Christ, exercice qu’elle ne délaissera jamais.

En 1612, son père meurt. Elle a alors treize ans. Elle songe à devenir religieuse, mais constate que sa mère serait perdue sans son aide. Elle préfère donc rester à ses côtés et se perfectionne dans la technique du tissage du lin tout en aidant aux tâches ménagères. Sa prière devient continuelle.

Peu à peu, douée d’un sens pratique à toute épreuve, elle réussit à s’octroyer quelques plages de repos, qu’elle consacre à la visite de lieux saints en Bretagne : les enclos paroissiaux, Sainte-Anne-d’Auray, puis, après la disparition de sa mère, en 1635, la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon, où elle est accueillie chez une veuve à la piété solide.

À partir de cette période, sa vie spirituelle connaît une intensification notable. Elle traverse des expériences intérieures profondes, marquées par une relation très vive au Christ et à la Vierge Marie, qui orientent toute son existence vers la contemplation, la prière et l’union à Dieu. Ces phénomènes, loin de l’isoler, s’inscrivent dans un chemin de vie simple, fidèle aux exigences de l’Évangile et à l’obéissance à l’Église.

Certains aspects de cette vie mystique prennent parfois une dimension singulière, notamment dans son union spirituelle aux souffrances du Christ et de ceux qui l’ont suivi jusqu’au martyre. Ces épreuves, vécues dans la discrétion et la prière, marquent durablement les témoins de son époque.

Marie-Amice meurt le jour de Noël 1652. Elle est inhumée le lendemain, 26 décembre, dans la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon, lors d’une cérémonie présidée par l’évêque diocésain, entouré de plusieurs prêtres. Une plaque métallique signale encore aujourd’hui l’emplacement de sa tombe.

Patrick Sbalchiero, membre de l’Observatoire international des apparitions et des phénomènes mystiques.


Au delà

Marie-Amice Picard est, sur le plan socioculturel, classée d’avance au XVIIe siècle parmi les exceptions : mystique impressionnante, femme spirituelle jusqu’à son dernier souffle, elle reste laïque, c’est-à-dire sans attache à un ordre ou à une congrégation religieuse. Issue de parents sans le sou, elle doit travailler manuellement pour assurer sa subsistance. C’est là un état singulier à son époque où les figures féminines de la mystique demeurent encore majoritairement issues des couvents.


Aller plus loin

Philippe Abjean, Marie-Amice Picard. Martyrologe vivant. Mystique oubliée, Saint-Pol-de-Léon, Éditions de l’Œuvre de Saint-Joseph, 2023.


En complément

  • Louis Kerbiriou, « Missionnaires et mystiques en Basse-Bretagne au XVIIe siècle. Les mystiques : Catherine Daniélou et Marie-Amice Picard », Études, t. 188, Paris, 1926.

  • Abbé Peyron, Abrégé de la vie de Marie-Amice Picard…, Morlaix, Imprimerie P. Lanoé, 1892.

  • Jean-François de La Marche, Abrégé des vies de Marie Dias, Marie-Amice Picard et Armelle Nicolas, dite la bonne Armelle, à l’usage des retraites… dédiée à Mgr Pierre Mauclerc de la Muzanchère, évêque de Nantes, Nantes, Joseph Vatar, 1756.

  • La Vie de Marie-Amice Picard, par le père Julien Maunoir de la Compagnie de Jésus, 1670 (manuscrit 188 de la Bibliothèque municipale de Brest).

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