Saint Jean de Kenty, le saint théologien
Philosophe et théologien, Jean de Kenty est un prêtre polonais du XVe siècle. Éminent universitaire, doyen de la faculté de philosophie puis de celle de théologie de l’université de Cracovie, fondée en 1364 par le roi Casimir III, il dépense ses forces à chercher la Vérité qu’est le Christ, Dieu incarné, et à en faire connaître ses perfections et sa bonté à ses étudiants. Philosophie et théologie menées objectivement, chacune dans leur ordre et selon leur méthode propre, vont de pair : Dieu est le créateur de l’intelligence humaine, comme l’auteur de la Révélation qu’il a apportée par l’intermédiaire des prophètes et de son Fils. Elles ne pourraient s'opposer l'une à l'autre.
Les raisons d'y croire
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Aimant son prochain selon les enseignements de l’Évangile, Jean se soucie aussi de la réputation de ses hôtes, ainsi que de la sienne, et, pour prévenir les calomnies, il suit l’exemple de saint Augustin en inscrivant sur le mur de la salle de sa maison ces vers latins : Conturbare cave : non est placare suave. / Infamare cave ; nam revocare grave, c’est-à-dire : « Ne faites de mal à personne, car il n’est pas plaisant d’apaiser autrui. / Ne calomniez pas, car se rétracter est pénible. » Par ces paroles, il rappelle à lui-même et à ceux qu’il reçoit combien le respect de la vérité et de la réputation d’autrui nous engage devant Dieu.
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Sa piété envers Dieu est remarquable. Dès le plus jeune âge, il vénère son saint patron, le précurseur de Jésus-Christ. Jean médite si souvent la passion de Jésus-Christ qu’il passe des nuits entières à la contempler. Pour s’en mieux pénétrer, il accomplit le pèlerinage de Jérusalem. C’est là que, ne craignant pas le martyre, il prêche le Christ crucifié, même aux musulmans. Sa sincérité fait que ses paroles ne sont pas perçues comme une provocation, et ceux-là le laissent partir.
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Il se rend quatre fois à Rome pour visiter les tombeaux des apôtres, à pied et portant son bagage. Son dévouement envers les apôtres et sa vénération pour le Siège apostolique l’y attirent, tout autant que, dit-il, son désir de se prévenir du purgatoire en expiant à l’avance ses péchés. De nombreuses indulgences sont en effet octroyées à celui qui pèlerine avec foi et piété.
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Jean marche constamment devant Dieu : il pose tous ses actes par rapport à lui, pour sa gloire et le salut du prochain. Il pratique donc les œuvres de miséricorde temporelles, fidèle à la recommandation du Christ : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » ( Mt 25,40 ).
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Ainsi accueille-t-il toujours à sa table l’homme qui a faim : chaque fois qu’un mendiant frappe à la porte, celui qui ouvre s’écrie : « Un pauvre est arrivé ! » Et tous les autres répondent à l’unisson : « Jésus-Christ est venu ! », et l’invitent à entrer. Cette charité s’exprime dès ses années d’études. Un jour, Jean offre ainsi tout son repas à un mendiant, et les autres étudiants suivent son exemple.
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Il donne à ceux qui sont nus non seulement les habits qu’il achète dans ce but, mais ses propres vêtements et chaussures : souvent, il laisse tomber son manteau jusqu’à terre pour qu’on ne s’aperçoive pas qu’il rentre nu-pieds à la maison.
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Son sommeil est court, et il le prend à même le sol. Il ne possède d’habits qu’assez pour se couvrir ; il ne mange que le strict nécessaire pour se soutenir. Il s’abstient même absolument de viande durant environ les trente-cinq dernières années de sa vie. Lorsqu’on lui conseille de prendre soin de sa santé, il fait remarquer en souriant que les Pères du désert ont vécu très longtemps malgré une vie ascétique. Cette discipline est un moyen dont il se sert pour garder sa virginale pureté, qu’il conservera toujours intacte.
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S’il doit souffrir, il dit simplement : « Ut supra » – c’est-à-dire : « comme là-haut » –, signifiant ainsi que le Verbe incarné a supporté bien pire et que celui qui veut être son disciple ne peut prétendre à autre chose ici-bas (cf. Mt 16,24 ). Le secret de son attitude tient en ce qu’il se considère comme un simple pèlerin sur terre, en marche vers la vie véritable qui se trouve dans l’éternité.
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Parmi les nombreux miracles qui ont été présentés au Saint-Siège pour son procès de canonisation, quatre ont particulièrement retenu l’attention. Le premier est la guérison instantanée du jeune Sebastian Luzarek, atteint de la tuberculose, et dont la maladie avait été confirmée.
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Le deuxième miracle est la guérison soudaine et complète de la jeune Jadwiga Paskowna, qui était gravement malade ; son état empirait rapidement et l’on craignait une issue fatale.
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Le troisième concerne la guérison instantanée de Marianna Gawlicka, qui souffrait d’une fièvre très forte qui mettait sa vie en danger.
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Le quatrième miracle est la guérison soudaine et complète d’Antoni Oleksowicz, d’un ulcère énorme et profond s’étendant du cou à l’œsophage, et si invasif qu’il n’avait rien laissé d’intact sur cette partie de son corps, à l’exception des tendons et des veines principales. Du pus nauséabond et des restes de nourriture s’écoulaient des lésions de sa gorge. Remarquons que ces miracles ont tous été soudains : à la prière adressée à Jean de Kenty, l’état de maladie (avec ses symptômes indubitables) a immédiatement cédé la place à la santé, et ce de manière pérenne.
En savoir plus
Jean Vacenga recevra l’épithète de Kenty (Kety en polonais) ou Canty (Cantium), du nom du lieu de sa naissance, petite ville de l’ancien duché d’Auschwitz, qui appartenait autrefois à la principauté de Breslau (en Silésie), mais qui est restituée au roi de Pologne au XVe siècle : c’est pourquoi Jean est reconnu peu après sa mort comme patron céleste de la Pologne et de la Lituanie. Kenty relève aujourd’hui, du point de vue ecclésiastique, du diocèse de Cracovie.
Né le jour de la Saint-Jean-Baptiste (24 juin), il lui doit son nom ; mais l’année de sa naissance est incertaine. La bulle de canonisation donne 1397 ; d’autres avancent 1403 ou encore 1412. Son père, Stanislas Vacenga, est un temps maire de Kenty. Sa mère s’appelle Anna.
Jean reçoit de ses parents une bonne éducation. Il les respecte et ceux-ci veulent encourager un enfant pieux et intelligent : aussi l’envoient-ils à l’université de Cracovie, récemment fondée.
Là, Jean s’attache rapidement ses professeurs et ses collègues par sa nature aimable et bienveillante. Toujours joyeux, mais sérieux, humble et bienveillant, il conquiert le cœur de tous ceux qui le côtoient. Il réussit brillamment ses études de philosophie et de théologie, gravissant les échelons universitaires jusqu’à devenir docteur en philosophie en 1418.
Une fois prêtre, il devient membre du chapitre collégial de l’église Saint-Florian de Cracovie. Son intelligence et sa science le font proposer pour le rectorat de la prestigieuse école monastique du chapitre régulier du Saint-Sépulcre de Mieschow. Pendant huit ans, Jean y enseigne. C’est là qu’il acquiert une solide connaissance des écrits et de la spiritualité de saint Augustin.
Il ajoute à l’assiduité avec laquelle il poursuit ses activités académiques un redoublement de zèle pour la perfection chrétienne. Il offre quotidiennement à Dieu la messe (ce qui n’est pas alors – ni non plus de nos jours – une pratique universelle), avec une ferveur ardente pour lui-même et pour les fidèles qui lui sont confiés. Il est en effet transpercé de douleur par les offenses faites à Dieu autour de lui, qu’il voit si nombreuses. Car un des buts du sacrifice de la messe est de rendre Dieu propice pour ceux pour qui on la célèbre, comme pour soi-même : la messe offerte est une expiation pour les fautes des hommes.
Un poste de professeur se libère en 1429 à la faculté de philosophie de l’université de Cracovie, que Jean obtient. Il s’installe à l’université, où il demeurera jusqu’à sa mort. Il devient par la suite doyen de cette faculté de philosophie. Parallèlement, il étudie pendant treize ans la théologie sous la direction de l’éminent Benoît Hesse et obtient également un doctorat dans cette discipline. Après la mort de ce dernier, Jean prend la direction de la faculté de théologie de l’université. Il s’y distingue par sa fidélité à la doctrine catholique, mais aussi par sa bienveillance envers ses adversaires. À une époque à laquelle Jean Hus exerce une grande influence, il enseigne à ses étudiants à combattre toute fausse doctrine, mais il insiste également sur la nécessaire maîtrise de soi et sur la courtoisie à conserver dans les controverses théologiques publiques. Son enseignement n’éclaire pas seulement les âmes, mais les porte à la piété, car il enseigne à la fois de parole et d’exemple.
Les pères du collège confient à Jean la paroisse d’Ilkusch (ou Olkusch), près de Cracovie. En véritable pasteur, il s’efforce avec sagesse de subvenir aux besoins temporels et spirituels de ses paroissiens, malgré les préventions de certains de ces derniers. Après huit années de cette charge pastorale, il a gagné le cœur de tous.
Cependant, effrayé du péril de la charge des âmes, il s’en démet et, à la demande de ses anciens collègues, reprend sa chaire. Le temps qu’il lui reste à l’issue de ses études est consacré à la prédication et à la prière.
Sentant sa mort approcher, dans la crainte d’être retenu par quoi que ce soit de terrestre, il distribue aux pauvres tout ce qui peut lui rester. Il reçoit avec dévotion les sacrements de l’Église, puis s’éteint finalement la veille de Noël 1473 (ou 1471 selon d’autres sources), à un âge avancé. On porte sa dépouille à Sainte-Anne, l’église de l’université, voisine du lieu où il a rendu l’âme, et on l’y ensevelit avec honneur. Les miracles qui ont illustré sa vie se poursuivent après sa mort, si bien que, peu après, il est vénéré comme un saint. Le temps ne fait qu’accroître la vénération du peuple. Soixante ans après sa mort, un magnifique monument est érigé sur ce tombeau, dans l’église Sainte-Anne.
Jean est béatifié par le pape Clément X en 1676. Il est finalement canonisé par le pape Clément XIII en 1767. En 1783, sa fête est arrêtée au 20 octobre.
Il est établi patron céleste de la Pologne et de la Lituanie en 1737 par le pape Clément XII. En 1969, sa fête est transférée au 23 décembre. Son culte n’a cessé de se renforcer depuis l’accession au trône de Pierre de Jean-Paul II, ancien archevêque de Cracovie, en 1978.
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Acta sanctorum Octobris, ex latinis et graecis aliarumque gentium monumentis , servata primigenia veterum scriptorum phrasi, collecta, digesta, commentariisque et observationibus illustrata a Josepho van Hecke, Benjamino Bossue, Victore de Buck, Antonio Tinnebroek, societatis Jesu presbyteris theologis. Tomus VIII quo dies 17, 18, 19 et 20 continentur. Bruxellis, typis Alphonsi Greuse, 1853, 1158 pages.
La notice (en latin) sur saint Jean de Kenty est due à Benjamin Bossue, S.J. Après un long commentaire, il présente la biographie écrite par Adam Opatovius et publiée à Cracovie en 1628 (p. 1064), ainsi que les nombreux miracles qui lui sont attribués (p. 1073) et la bulle de canonisation (p. 1102).
En complément
La bulle de canonisation, promulguée par le pape Clément XIII le 16 juillet 1767. Le site Internet des chanoines de saint Jean de Kenty en propose une traduction anglaise.