Saint Bernard sauve une âme in extremis
Le moine cistercien Bernard de Clairvaux (1090-1153) est l’une des grandes figures spirituelles du 12e siècle. Conseiller des papes et des princes, fondateur de monastères, défenseur de la réforme cistercienne : il jouit de son vivant d’une réputation de sainteté exceptionnelle. À cette autorité spirituelle s’ajoute très tôt une réputation de thaumaturge : guérisons, délivrances et autres prodiges se multiplient au point que ses biographes furent obligés de leur consacrer un volume à part, Le livre des miracles. Certains de ses compagnons se plaignent même que des miracles, pourtant remarquables, aient été omis ! Bernard, lui, rappelle que le miracle n’a de sens que s’il conduit les âmes à Dieu.
Les raisons d'y croire
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Nous sommes particulièrement bien documentés sur la vie de Bernard de Fontaine. Ses proches et ses moines ont commencé à préparer sa biographie de son vivant, grâce à son disciple Guillaume de Saint-Thierry qui le précéda dans la tombe, laissant à Ernald de Bonneval et à Geoffroy, secrétaire de Bernard, le soin de terminer le travail. Il s’agit donc de témoins proches, pour certains oculaires, qui racontent des événements auxquels ils ont assisté et sur lesquels ils portent un regard critique. Ainsi Geoffroy se verra-t-il reprocher d’avoir minimisé un miracle présumé de résurrection attribué à Bernard, en parlant simplement d’une perte de conscience prolongée ressemblant à la mort. Le bénéficiaire lui-même fera pourtant état d’une expérience de mort imminente et affirmera avoir vu l’Autre Monde. Nous n’avons donc pas affaire à des gens crédules, prompts à accepter n’importe quel fait comme miraculeux, mais à des clercs instruits et capables d’un discernement sérieux.
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Parmi les premiers miracles attribués à Bernard figure, vers 1118, le répit miraculeux obtenu pour l’un de ses cousins, Josbert de La Ferté-sur-Aube. Il ne s’agit pas d’une résurrection, puisque Josbert n’est pas mort, mais du retour à la conscience d’un homme plongé dans le coma et que l’on croit sur le point de mourir. Le fait, attesté d’abondance, a eu à bon droit un énorme retentissement et contribué à asseoir la réputation de saint thaumaturge du jeune religieux.
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Josbert est victime de ce qui ressemble, pour la médecine moderne, à un accident vasculaire cérébral. Il perd d’abord la parole, puis le mouvement et sombre enfin dans le coma. Tout est arrivé si vite que l’on n’a pas eu le temps d’appeler un prêtre. Lorsque celui-ci arrive, Josbert ne peut déjà plus se confesser, alors qu’il a la conscience chargée de lourds péchés. C’est cela, et non sa mort prochaine, qui bouleverse ses fils : ils craignent qu’il soit damné faute de s’être mis en règle avec Dieu. Ils décident alors de réclamer les prières de Bernard et de sa communauté, qui sont déjà connus pour l’efficacité de leur intercession.
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On notera qu’ils ne demandent pas la guérison du malade, mais seulement une amélioration passagère, un « répit », permettant à Josbert de mettre ses affaires en ordre et de se réconcilier avec Dieu. La demande est donc précise et limitée. C’est une époque de foi qui place le salut éternel avant la préservation de la vie terrestre : ce que l’on attend de Dieu n’est pas que Josbert échappe à la mort, mais qu’il puisse s’y préparer chrétiennement.
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Preuve que la situation lui paraît grave, Bernard, qui n’était pas à Clairvaux, accourt au chevet du malade. Il y assène quelques vérités sévères : « Cet homme a rançonné des églises, opprimé les pauvres, offensé Dieu. Il faut qu’il rende aux églises ce qu’il leur a pris et supprime toutes les servitudes injustes qu’il a imposées aux pauvres. Alors, il recouvrera la parole, pourra se confesser et recevoir les sacrements. » Bernard lie donc expressément l’amélioration de son état à la réparation des injustices commises. Même si les forfaits du mourant étaient connus, le fait que les proches acceptent qu’ils soient ainsi étalés au grand jour donne d’autant plus de poids au récit.
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Gérard, le frère de Bernard, et son oncle Gaudry, qui l’ont rejoint au monastère, l’accusent de présomption et lui reprochent de risquer le ridicule en annonçant pareil miracle s’il ne se produit pas. Ce détail est important : même dans l’entourage immédiat de Bernard, on n’est pas prêt à tout croire. Ses proches restent circonspects et accepteront ensuite que soient rapportées leur incrédulité et leurs objections.
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Bernard leur rétorque : « Dieu peut faire avec facilité ce que vous croyez difficile. » Il a donc une foi à déplacer les montagnes et se borne à mettre l’Évangile en acte. Surtout, il ne s’attribue aucun pouvoir. Après avoir accepté les reproches et prié en silence, il part célébrer la messe pour le mourant. Tout est ainsi rapporté à Dieu, qui seul opère les miracles qui lui plaisent.
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Lorsque Bernard quitte l’autel à la fin du saint sacrifice, on l’informe que Josbert est sorti du coma, qu’il a recouvré la parole et qu’il supplie Bernard de l’entendre en confession. Ce qu’il fait. Le répit demandé s’est donc produit sous la forme précise qui était espérée : Josbert retrouve suffisamment et immédiatement ses facultés pour parler, se confesser et accomplir ce qu’exige sa conversion. Une telle récupération, survenant au moment même où Bernard célèbre la messe à son intention et après que Bernard l’a annoncé, explique le retentissement considérable du prodige auprès des contemporains.
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Josbert va en effet restituer ce qu’il a volé, abolir les servitudes qu’il avait instaurées à tort et distribuer une bonne partie de ses biens en aumônes. Cela fait, il meurt, sans avoir réclamé sa guérison. Comme Bernard l’avait dit, ici, il ne s’agissait pas de guérir mais de rendre momentanément la santé à un mourant pour rendre possible sa confession, la réparation de ses fautes et sa réconciliation avec Dieu. Cette conversion d’un mauvais seigneur est ce qui paraît le plus miraculeux aux contemporains, car elle est plus difficile à obtenir que l’amélioration de la santé, même inespérée. C’est aussi ce qui donne son sens profond à tout l’épisode : le prodige physique est ordonné au salut d’une âme.
En savoir plus
Héritier d’un des premiers lignages nobles de Bourgogne, Bernard de Fontaine est né en 1090 près de Dijon, au château familial, de Tescelin le Roux et Aleth de Montbard. Il perd sa mère à l’adolescence. Depuis un rêve fait pendant qu’elle attendait son fils, elle ne doutait pas qu’il serait une lumière de l’Église et un saint.
À quinze ans, conscient des périls auxquels l’exposent sa beauté et sa naissance, il décide de renoncer à la haute carrière qui l’attend dans le monde, mais renâcle avant de franchir le pas. Quand il le franchira, à vingt ans, ce ne sera pas à moitié. Il choisit d’entrer à Cîteaux, jeune fondation monastique pauvre et privée de tout, sur le point de péricliter faute de vocations.
Entraînant peu à peu à sa suite toute sa parenté masculine, père, frères, oncles et cousins, Bernard permet, par cet afflux de moines, à la vie cistercienne de croître et de prospérer. À tel point qu’il est envoyé en 1115 fonder un nouveau monastère, Clairvaux, aux confins de la Bourgogne et de la Champagne.
Sa santé s’épuise par les privations et pénitences qu’il s’impose et un idéal de sainteté surhumain. Il soutiendra pourtant jusqu’à son décès le 20 août 1153, un labeur épuisant qui fera de lui le conseiller des grands et des papes, le prédicateur de la croisade, le pourfendeur des hérésies, l’adversaire des schismatiques, le protecteur des juifs persécutés, l’un des chantres les plus inspirés de la piété mariale et un docteur de l’Église « à la parole de miel », mellifluus en latin, dont l’œuvre énorme n’a rien perdu de sa force.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Guillaume de Saint-Thierry, Arnaud de Bonneval et Geoffroy d’Auxerre, Vita prima sancti Bernardi Claraevallis abbatis [Première Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux], dans Patrologia Latina, t. CLXXXV, éd. J.-P. Migne, Paris, 1854, col. 225-416. C’est la source hagiographique fondamentale sur Bernard, commencée par Guillaume de Saint-Thierry du vivant même du saint et poursuivie après sa mort.
En complément
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Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairveaux, Fayard. 2003
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Arnaud Dumouch, vidéo YouTube, La vie de saint Bernard de Clairvaux, Docteur de l’Eglise (1090-1153)
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Benoît XVI, « Saint Bernard de Clairvaux », audience générale du 21 octobre 2009, Vatican. Une présentation courte et très accessible de sa vie, de sa théologie et de sa spiritualité.
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Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairvaux, Paris, Fayard, 2003.
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Vidéo Youtube d’Arnaud Dumouch, « La vie de saint Bernard de Clairvaux, Docteur de l’Église (1090-1153) ».
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Benoît XVI, « Saint Bernard de Clairvaux », audience générale, 21 octobre 2009, en ligne .
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Les articles 1000 raisons de croire : « Saint Bernard, abbé de Clairvaux et docteur de l’Église (+1153) » et « La réconciliation surnaturelle du duc d’Aquitaine (1134) ».