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Les grands témoins de la foi
Majorque, Méditerranée occidentale et Afrique du Nord
Nº 955
1232 – 1316

Pour Raymond Lulle, toute science conduit à Dieu

Page du roi Jacques d’Aragon, précepteur puis sénéchal du jeune roi Jacques de Majorque, laïc marié, Raymond Lulle (Ramon Llull, en catalan) renonce aux plaisirs et aux luttes de pouvoir de la vie de cour en découvrant Jésus-Christ à l’âge de trente ans, vers 1263. Il se consacre désormais, jusqu’à sa mort, à la conversion des juifs et des musulmans. Esprit infiniment curieux de toutes choses et, a-t-on écrit, le plus complet de son temps, les vérités qu’il a découvertes par le raisonnement et la foi catholique l’engagent tout entier : il meurt très probablement martyr pour la foi en Jésus-Christ en 1316. Béatifié par Pie IX en 1850, Raymond Lulle est fêté le 29 juin dans le calendrier liturgique.


Les raisons d'y croire

  • Issu, par son père comme par sa mère, de riches familles catalanes installées à Majorque depuis la récente conquête de l’île par Jacques Ier, roi d’Aragon et comte de Barcelone, Raymond est éduqué pour recevoir un jour l’administration du domaine familial. Il peut prétendre, à sa majorité, à des responsabilités militaires et de cour. Il choisit pourtant, contre toute attente, de suivre Jésus-Christ dans la pénitence, l’inconfort et les peines. Il renonce à cet avenir brillant et vend tous ses biens, en en laissant une partie à sa femme et à ses deux enfants. Il a probablement été reçu dans le tiers-ordre franciscain, bien qu’aucun document nous étant parvenu ne l’atteste formellement.

  • Ce choix de vie ne provient pas d’une maladie psychique ou d’une dépression mentale. Lulle fréquente jusqu’à sa mort les franciscains et les dominicains, fait appel à leurs chapitres généraux, visite plusieurs fois et longuement la Curie romaine sous les cinq pontifes qui se succèdent durant sa vie, est reçu en audience auprès de nombreux souverains, et se trouve présent au concile de Vienne, en Dauphiné, en 1311. On le traite parfois de rêveur ou d’extravagant, mais personne ne le convainc de folie, si ce n’est de celle de la Croix (cf. 1 Cor 1,18-25 ).

  • Raymond Lulle rapporte lui-même dans son autobiographie, la Vita coetanea, dictée en 1311 et appelée plus tard dans sa version catalane Vida de mestre Ramon, qu’en 1262, alors qu’il a trente ans, Jésus crucifié lui apparaît à cinq reprises. La dernière apparition le persuade de travailler à le faire connaître aux juifs et aux musulmans par le moyen de l’écriture. Aussi, les livres destinés à cette fin se succèdent-ils au cours de sa vie, tous gravitant autour de son ouvrage central, l’Ars generalis ultima.

  • Avant d’enseigner, il convient de recevoir la science. Raymond se consacre donc à l’étude de la philosophie, de la théologie et de la médecine à Montpellier. Il est reçu maître ès arts à l’université de Paris. Il apprend l’arabe à Majorque auprès d’un esclave arabe et traduit en vers, en 1271, un manuel de logique, la Logica d’Algatzell, tiré du Tahafut al-Falasifa du philosophe perse al-Ghazali, dont le nom est latinisé en Algazel dans l’Europe médiévale.

  • Lulle explique lui-même dans la Vita coetanea qu’il s’efforce de mettre au point un outil rationnel apte à manifester l’existence et l’agir de Dieu, à la fois Un, car il ne peut se trouver qu’un seul Être absolument parfait, et Trine, c’est-à-dire en trois Personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. En partant de propositions communes au Coran, à la Torah et à la révélation chrétienne, Lulle établit, par combinaison, que d’autres propositions sont ou ne sont pas compatibles avec ces premiers prédicats. L’interlocuteur qui accepte une proposition en apparence inoffensive se voit ainsi conduit, par la seule force du raisonnement, à en reconnaître les conséquences.

  • Il cherche également, par cet outil rationnel qu’il appelle « l’Art », à rendre compte de l’Incarnation : la deuxième Personne de la sainte Trinité, le Verbe, a pris un corps et une âme humains, bien réels, pour sauver l’homme de l’esclavage du péché. Seul le Dieu Trine, créateur et sauveur, explique la raison d’être du monde : le monde reflète la perfection divine. Les désordres qu’on y voit sont dus à l’empreinte du péché originel et aux conséquences des péchés des hommes.

  • En réarticulant et en reformulant l’Art, puis en l’étendant à tous les domaines de la connaissance humaine, Lulle cherche à bâtir une science universelle, une synthèse ordonnée des connaissances de son temps. Cette ambition n’est pas seulement intellectuelle : elle naît de la conviction que toute vérité, correctement comprise, conduit vers Dieu.

  • Philosophe et logicien puissant, mathématicien, physicien, apologète, romancier et poète, il compose environ deux cent soixante ouvrages, souvent rédigés dans la langue de leurs destinataires : l’arabe et le catalan. Il est à ce titre considéré comme le père de la littérature catalane. Il est aussi surnommé « l’arabe chrétien ». Certains de ses ouvrages traitent d’éducation, de médecine, de physique et de sciences naturelles.

  • Il prêche aussi ouvertement, fût-ce au péril de sa vie. En 1299, Jacques II, dont il fut page, l’autorise à prêcher dans les mosquées et les synagogues du royaume de Majorque. En 1291, il gagne Tunis à partir de Gênes. Isolé au milieu de la ville musulmane, il expose aux habitants les raisons d’adhérer à la foi chrétienne. Il est ensuite expulsé vers Naples. En 1307, il voyage pour la deuxième fois en Afrique du Nord : il est emprisonné durant six mois à Bougie – Béjaïa, en Kabylie –, avant d’être finalement expulsé.

  • Âgé de près de quatre-vingt-quatre ans, il s’embarque encore pour Tunis. Le choix de la ville est réfléchi : le prince qui gouverne Tunis en 1315 se maintient en partie grâce aux troupes catalanes et a promis à Jacques II d’Aragon de se convertir. Lulle emporte d’ailleurs avec lui, lors de son voyage de Sicile jusqu’à Tunis, des lettres de recommandation de Jacques II.


En savoir plus

Après son renoncement à la vie mondaine et à l’amour courtois, Raymond Lulle s’est retiré seul, en haut de la montagne Randa, non loin de la ville de Majorque – aujourd’hui Palma –, pour vaquer à la seule contemplation. Il rapporte de lui-même : « Le Seigneur illumina son esprit, lui donnant la forme et la manière d’écrire le livre, mentionné antérieurement, contre les fautes des infidèles » (Vita coetanea, III, 14).

Fort de cette science infuse, Raymond se rend aussitôt dans une abbaye où il rédige le livre « qu’il appela d’abord Ars major et plus tard Ars generalis ». Cette première rédaction de l’Art est exposée dans l’ouvrage nommé Ars compendiosa inveniendi veritatem (Art abrégé de trouver la vérité). Lulle tient la découverte de l’Art pour une intuition révélée. Elle est aussi l’aboutissement du cheminement de sa réflexion personnelle et de sa contemplation. L’Art est révélé à Lulle comme la réponse au doute initial : « comment et de quelle façon » doit-il écrire le livre qu’il avait décidé de rédiger, et dont le but est d’amener à la foi chrétienne les musulmans et les juifs ? Le Livre de la contemplation de Dieu, sa première œuvre, rédigée en 1273-1274 et d’une taille considérable, témoigne de ce processus réflexif. L’ouvrage, rédigé originellement en arabe, est par la suite traduit par son auteur en catalan et en latin.

En 1276, Raymond obtient de Jacques d’Aragon, devenu roi de Majorque, dont il était le page quand tous deux étaient enfants, que soit fondée à Miramar une école de missionnaires franciscains destinés à la prédication aux musulmans. Une bulle du pape Jean XXI approuve le projet. Lulle y enseigne durant dix ans la langue arabe et la philosophie. Mais l’œuvre n’est pas pérenne : Lulle nous apprend dans son poème Desconhort, rédigé en 1295, que le couvent de Miramar est fermé.

Raymond Lulle veut faire connaître l’Art à l’université : un moyen si efficace pour découvrir la Vérité doit être mis à la portée du plus grand nombre. Il se rend donc à Montpellier, puis à Paris, entre 1287 et 1289, mais il se rend compte que sa proposition heurte la manière de penser universitaire de l’époque, la scolastique. Il s’efforce donc de simplifier l’Art et de le rendre plus abordable. Les différents ouvrages qui portent en leur titre le mot « Art », comme la Logica nova, rédigée en 1303, constituent des étapes de cette adaptation. L’Arbre de science, écrit à Rome entre 1295 et 1296, est une version de l’Art sous forme d’encyclopédie. Quelle est pour lui la finalité de l’accumulation du savoir ? Préparer l’esprit à s’élever jusqu’à la contemplation de Dieu.

La rédaction se fait au gré des voyages qu’il entreprend en Aragon, en Italie, en France, au Maghreb ou encore à Chypre, en 1301. Il se rend aussi en Terre sainte et en Arménie mineure, en 1302.

Dans le Liber de ascensu et descensu intellectus, rédigé en 1305, Lulle développe une théorie de la connaissance. Outre les écrits universitaires et une correspondance considérable avec les savants et les princes de son temps, Lulle compose également pour un public laïc de formation variée. Le Livre du gentil et des trois sages, rédigé entre 1274 et 1276, enseigne à débattre avec les infidèles au moyen de « raisons nécessaires », c’est-à-dire d’arguments rationnels contraignants. Il fait œuvre de pédagogue et de catéchiste avec la Doctrina pueril, rédigée entre 1274 et 1276. Le Livre de l’ordre de la chevalerie, rédigé à la même époque, se propose d’éduquer religieusement les militaires.

Lulle varie les genres littéraires pour faire connaître les principes de l’Art à ses contemporains. Il se sert du roman comme d’un prétexte pour y parvenir, avec le Roman d’Evast et Blaquerne et Le Livre de l’ami et de l’aimé, datés de 1283, puis avec Le Livre de merveilles et Le Livre des bêtes, rédigés entre 1287 et 1289. Il recourt aussi à la poésie, avec le Desconhort de 1295 et le Chant de Raymond de 1300, ou encore au recueil de proverbes, avec les Proverbes de Raymond de 1296 et Le Livre des mille proverbes de 1302. Plusieurs recueils de sermons – le Liber de praedicatione de 1304 et Le Livre de vertus et de péchés de 1313-1314 –, ainsi qu’un essai intitulé L’Art abrégé de la prédication, rédigé en 1313, complètent cette immense production littéraire plurilingue.

La chute du royaume chrétien de Jérusalem, en 1291 puis en 1302, est l’occasion d’imaginer le projet Rex bellator, qui unifierait les ordres militaires sous la responsabilité d’un prince chrétien en vue de rendre la liberté à la Terre sainte. Quatre ouvrages traitent directement cette question. Comme beaucoup de ses contemporains, Lulle estime aussi que ce désastre est la conséquence des vices de nombreux chrétiens et milite pour une réforme des mœurs.

Au concile de Vienne, en 1311, sa proposition de créer des collèges pour enseigner aux missionnaires l’hébreu, l’arabe et les langues orientales est acceptée. Après le concile, Raymond Lulle se rend à Tunis, mais, peu après son débarquement, peut-être à Bougie, il est lapidé par les habitants et meurt en martyr, victime de ses blessures.

Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.


Aller plus loin

Raymond Lulle et le pays d’Oc, Toulouse, éditions Privat, coll. « Cahiers de Fanjeaux », no 22, 1987, 344 pages. Cet ouvrage regroupe plusieurs études sur la vie et l’œuvre de Lulle. Disponible en ligne .


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