La Vierge répond à la confiance de Frère Crispin
Quand le frère Crispin de Viterbe meurt à Rome, le 19 mai 1750, il laisse à tous le souvenir d’un saint au sens de l’humour bienveillant et chaleureux. Ses vertus sont aimables et joyeuses. À une foi inépuisable et à une dévotion mariale profondément ancrée, il joint une grande humilité et un amour du travail, de la pauvreté et de la pénitence. Il reçoit aussi la grâce d’un état de contemplation presque permanent : il perçoit constamment la présence de Dieu. Le don de conseil qui l’accompagne attire vers lui nombre de ses contemporains qui y ont recours, jusqu’au pape Innocent XI.
Les raisons d'y croire
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Quand Pietro – nom de baptême du futur frère Crispin – atteint sa quatrième ou sa cinquième année, sa mère, Marzia, le conduit au sanctuaire Notre-Dame-du-Chêne, proche de Viterbe. Là, elle lui dit de reconnaître en la Madone sa mère véritable. Lui montrant la Mère de Dieu représentée par l’image, elle lui dit : « La vois-tu, cher enfant ? Celle-ci est ta mère : je viens te donner et te consacrer à elle pour toujours. Aime-la toujours de tout ton cœur comme ta mère et honore-la comme ta souveraine ! » De fait, l’amour de la Vierge Marie ne quittera plus désormais le cœur de l’enfant, et la Sainte Vierge lui rendra abondamment cette affection filiale, veillant sur lui au cours de sa vie et intervenant souvent pour le secourir et l’exaucer.
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Avec les quelques pièces que son oncle lui donne à l’atelier pour s’acheter des friandises, Pietro se procure au marché des fleurs, qu’il apporte à la Madone : « Payez-vous, dit-il au marchand du jour en lui tendant la monnaie, mais il me faut vos plus belles fleurs, parce que je dois les offrir à une grande dame. » Bien des années après, devenu religieux capucin, il fleurira encore régulièrement l’autel de la Sainte Vierge, qu’il a mis en place là où il remplit son office.
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Vers l’âge de neuf ans, Pietro et trois autres enfants un peu plus âgés que lui aperçoivent un jour une échelle appuyée contre un poirier couvert de fruits, dans les vignes du comte d’Asti. Ils y grimpent, mais une branche de l’arbre casse tandis qu’une autre plie. Tous tombent alors en contrebas sur un tas de pierres. L’un des garçons a la jambe brisée, et les deux autres sont tout contusionnés. Seul Pietro pense, dans sa chute, à invoquer sa « mère et souveraine ». Il se relève sans aucun mal. La Vierge Marie répond à la confiance qu’il a placée en sa puissance.
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Son oncle Francesco aimerait fortifier la santé de Pietro, adolescent chétif. Accusant les jeûnes que le jeune garçon s’impose, il décide d’organiser de grands déjeuners les samedis en famille. Pour autant, Pietro reste maigre. Devant l’échec de ses efforts, Francesco dit à Marzia : « Laissons-le jeûner : somme toute, mieux vaut avoir à la maison un saint maigre qu’un gros garçon de mauvaise vie. » Étonnamment, lorsque Pietro reprend ses austérités passées, sa santé se fortifie de jour en jour.
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Quand Pietro décide, à vingt-cinq ans, de devenir capucin, toute sa famille se ligue contre son projet. Cependant, c’est Jésus-Christ seul qu’il entend suivre et servir. « Je me fais capucin, explique-t-il avec humilité, parce que je veux rompre complètement avec le monde et me donner à Dieu sans réserve. Je me fais simple frère lai [religieux dédié aux tâches matérielles] avec le bienheureux Félix [de Cantalice], parce que, comme lui, je veux servir mes frères et endurer des fatigues de toutes sortes. Enfin, je ne veux pas prendre l’habit parmi les clercs, parce que, pour être prêtre, outre les études nécessaires, il faut encore avoir l’âme plus pure qu’une eau très limpide, ainsi qu’un ange le révéla à saint François. » Ses parents finissent par se rendre à ses arguments et bénissent son dessein. Après sa profession solennelle, par laquelle il se donne pour toujours à Jésus-Christ, il prend le nom de frère Crispin.
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Sa charité est l’une des vertus les plus remarquées chez lui. Le frère César de Rieti, atteint de phtisie pulmonaire, est envoyé par les médecins au couvent du noviciat en raison du bon air qu’on y respire. Le père supérieur ne sait à qui le confier, les risques de contagion étant grands. Il propose cette bonne œuvre au frère Crispin. Celui-ci le reçoit avec joie et se montre si dévoué que le frère César répète à l’envi : « En vérité, frère Crispin n’est pas un novice, mais un ange ! » La Providence, en retour, préserve de ce mal le jeune frère.
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Au couvent d’Albano, frère Crispin a placé une image de la Madone dans la cuisine, où il travaille. Celle-ci devient célèbre : les malades qu’y conduit le frère Crispin recouvrent la santé en touchant les fleurs du petit autel. La renommée de ces prodiges grandit tant que les personnes en villégiature à Albano, lorsqu’elles visitent le couvent, ne manquent pas de venir prier devant la Madone du frère Crispin. Celui-ci engage adroitement la conversation sur la beauté du Ciel. Tous, laïcs, prélats ou cardinaux, s’en repartent avec une flamme nouvelle dans le cœur.
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Une épidémie miasmatique se déclare un jour à la Tolfa. Une veuve nommée Galliana, bienfaitrice du couvent et femme très pieuse, en est atteinte. Son état s’aggrave et elle supplie le père supérieur de lui envoyer le frère Crispin, dont elle a admiré le recueillement à la chapelle. Parvenu chez elle, le frère, à sa demande, trace sur son front le signe de la croix avec la médaille de son chapelet, qui représente Marie Immaculée. La malade se trouve subitement guérie. Dès lors, de nombreux malades demandent la même grâce, et le prodige se renouvelle plusieurs fois.
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Ces signes se répéteront lorsque le frère soignera les religieux de Bracciano, ceux de Farnèse et ceux de Gallèse, atteints de paludisme.
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À Monterotondo, le frère Crispin se voit confier l’entretien du jardin. À nouveau, non loin des légumes dont il s’occupe, il dresse une petite tente pour abriter une statue de la Madone. Les coups de vent se succèdent en hiver et des arbres sont déracinés, mais le frêle abri n’en éprouve aucun mal.
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La dernière partie de la vie du frère Crispin s’écoule à Orvieto, où il est quêteur. À plusieurs reprises, il multiplie miraculeusement les vivres, au couvent ou chez les particuliers à qui il demande l’aumône pour les religieux. Il attribue toujours le mérite de l’action à saint François d’Assise .
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Il prophétise aussi plusieurs fois, annonçant leur mort prochaine à des personnes en pleine santé. Celles-ci peuvent ainsi mettre en règle leurs affaires et s’y préparer.
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Des religieux de son ordre le voient à plusieurs reprises entouré d’un halo de lumière et soulevé de terre. Lors de l’enquête sur les vertus du frère Crispin, le père Gabriel d’Ischia, son confesseur, témoignera qu’un jour, pendant qu’il s’agenouillait près de lui pour se confesser, il lui apparut si resplendissant qu’il lui sembla être « une créature toute céleste ». La sainte communion eucharistique, où le frère Crispin a parfois vu l’Enfant divin lui apparaître sous les voiles de l’hostie consacrée, le jette en extase.
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Un employé du couvent de Monterotondo, qui travaille à des réparations dans la chapelle, tombe un jour de l’échelle, de la hauteur de la voûte, sur l’autel. Le contrecoup le rejette sur le pavé. Les religieux, accourus, se demandent s’il pourra seulement recevoir les derniers sacrements avant de mourir. Mais le frère Crispin, en lui prodiguant les soins, lui passe la main sur le cœur et lui dit tout bas : « Prenez courage, espérez en Dieu et en sa Très Sainte Mère : dans deux jours, vous pourrez sortir du lit. » La prédiction, invraisemblable, se réalise. Lorsque le jeune homme remercie le frère avec effusion, celui-ci lui répond avec son humour coutumier : « Mon garçon, quand on veut faire de pareils sauts, on commence par apprendre la gymnastique. »
En savoir plus
Pietro naît le 13 novembre 1668 à Viterbe – ville du nord du Latium, en Italie centrale, alors située dans les États pontificaux. Il est baptisé le surlendemain. Son père, Ubaldo Fioretti, ouvrier, est un homme droit, profondément chrétien et estimé dans le pays. Sa mère, Marzia Fioretti, elle aussi très pieuse, apprend à Pietro, dès son plus jeune âge, à recourir à l’aide spirituelle de la Mère de Dieu. Elle lui enseigne aussi à prononcer avec dévotion et confiance son nom : Marie.
Un pieux vieillard, religieux des Carmes déchaussés, lui apprend d’abord à lire et à écrire, et lui enseigne les choses de Dieu. Parvenu à l’âge de dix ans, Pietro est envoyé par ses parents au petit collège que les Jésuites tiennent à Viterbe, pour y suivre les classes élémentaires. Il s’y montre studieux et travailleur. Mais ses parents estiment qu’il est temps pour lui d’apprendre un métier et le confient en apprentissage à un oncle cordonnier.
En 1693, une grande sécheresse afflige le pays. Les échevins de la cité décident alors d’organiser une procession de pénitence pour implorer la clémence du Ciel sur les cultures. Tout le clergé y participe, dont les religieux capucins. Pietro est profondément touché lorsqu’il voit les novices défiler lentement, modestes et recueillis, vêtus d’une simple robe de bure et les pieds nus. Leur extérieur témoigne d’une vie à la fois virile et douce, qui l’attire irrésistiblement.
Il cherche donc à connaître cet ordre. Les dimanches et les jours de fête, il se rend aux offices du soir du couvent du noviciat, situé sur la colline de Palanzana. Il lit la règle écrite par saint François d’Assise et, transporté de joie, l’apprend par cœur. Il en coud même un exemplaire dans son vêtement, contre son cœur. Puis il demande à rejoindre les frères, ce qu’il obtient du père provincial. Le 4 juillet 1693, il passe la porte du couvent du noviciat.
Mais son apparence chétive lui vaut le refus du père supérieur. Profondément ébranlé, Pietro se ressaisit pourtant et implore qu’on le reçoive à l’essai pendant un mois. Sa demande, présentée avec douceur et larmes, est acceptée ; le père provincial statuera ensuite. Finalement accepté, il reçoit l’habit le jour de la fête de sainte Marie-Madeleine, le 22 juillet. Il prend le nom de Crispin, un martyr de l’Antiquité chrétienne qui était cordonnier – en raison du métier qu’il a jusqu’alors exercé en ville.
Dès lors, le frère Crispin partage les rudes travaux de la communauté, au jardin comme à la cuisine. Il est aussi envoyé quêter. La tâche est fatigante : il marche tantôt sous le soleil ardent, tantôt trempé par une averse, et doit porter jusqu’au couvent ce qu’on lui donne. Il revient souvent chargé comme une bête de somme.
Affecté au couvent de la Tolfa après ses vœux solennels, le frère Crispin partage son temps entre son office à la cuisine et la prière à la chapelle conventuelle. Poverta e pulizia est son mot d’ordre : « Une cuisine pauvre dans une cuisine propre ! » Il érige dans la cuisine un petit autel, sur lequel il place une image de la Madone. Outre les offices chantés, il sert les messes des pères, ou contemple en silence le saint sacrement au tabernacle. Il visite aussi les malades, leur apportant des fruits qu’il a supplié la Madone de bénir et qui produisent de nombreuses guérisons. La nuit, il se flagelle et prie pour tous les affligés. Lorsque l’épidémie de fièvre cesse dans le pays, tous l’attribuent à l’intercession du frère Crispin. Sa renommée devient alors telle que l’on n’ose plus commettre le mal en sa présence, et que les gens de mauvaise vie se retirent quand il paraît.
En 1696, le frère Crispin est affecté au couvent de Rome, où il reçoit la charge de l’infirmerie. Il veille la nuit auprès de ceux qui souffrent davantage, les console et prie à leur intention. Cependant, il tombe malade et se trouve en proie au découragement. Il combat cette disposition avec force. Il s’exhorte lui-même en répétant le mot de saint Philippe Néri – « Le paradis n’est pas fait pour les lâches » –, auquel il ajoutera plus tard cette finale personnelle : « On n’y va pas en carrosse ! » Il est finalement nommé cuisinier du couvent d’Albano, où sa piété attire nombre de gens de passage. Craignant d’en concevoir, malgré lui, de la vanité, il demande à être envoyé dans un couvent où nul ne le connaît. C’est à Monterotondo qu’il se rend en 1700.
Puis, alors que tous les supérieurs le réclament, c’est le couvent d’Orvieto qui lui est dévolu en 1702. Là, pendant près de quarante ans, il assume la fonction pénible et difficile de quêteur. Il parle de Dieu à toutes les personnes qu’il aborde. Son exemple sera toujours édifiant pour tous, et souvent réjouissant.
Car, outre son éminente vertu, le frère Crispin met aussi en pratique le mot de saint François de Sales : « Un saint triste est un triste saint. »
Élevé au rang des bienheureux le 7 septembre 1806 par le pape Pie VII, le frère Crispin est canonisé le 20 juin 1982 par le pape Jean-Paul II.
Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.
Aller plus loin
Pie de Langogne, O.M.C., Le Saint joyeux, Paris, Œuvre de saint François d’Assise / Librairie Poussielgue, 1901, 310 pages. Disponible en ligne .
En complément
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Le site du Dicastère pour la cause des saints propose une notice sur la vie de saint Crispin de Viterbe .
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La page du site réflexion chrétienne compile différentes ressources Internet sur saint Crispin.
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Deux articles du Codex Dei sur des miracles de saint Crispin : « Il apparaît à un frère religieux après sa mort », « Saint Crispin de Viterbe lit dans les cœurs ».