Je m'abonne
© Shutterstock/KieferPix
Les saints
Couvent de Santa Lucia (Naples, Italie)
Nº 873
1734

Jean-Joseph de la Croix prévient ses amis de sa mort

Le 1er mars 1734, le père Jean-Joseph de la Croix, père gardien du couvent napolitain de Santa Lucia, de la branche franciscaine réformée par saint Pierre d’Alcantara, figure majeure de l’Église italienne par ses vertus, sa réputation de sainteté et ses charismes étonnants, est frappé d’un malaise. Usé par les privations, les souffrances physiques et une somme de travail à tuer un bœuf, le religieux est victime d’un AVC mortel, ce que ses proches ont peine à admettre. Ils préviennent donc peu de personnes de l’état préoccupant de leur supérieur et, durant quatre jours, espèrent l’un de ces miracles qui ont jalonné toute la vie du père Jean-Joseph. En vain. Dans la nuit du 5 mars, il rend l’âme et entre au Ciel, nouvelle qu’il se chargera lui-même d’annoncer.


Les raisons d'y croire

  • La cause de béatification du père Jean-Joseph a été introduite à peine trente ans après sa mort. Beaucoup de ses proches étaient encore en vie et ont pu témoigner sous serment de l’étrange expérience qu’ils ont faite. Eu égard à l’extrême sérieux de la procédure canonique et aux peines d’excommunication frappant les menteurs et les falsificateurs, on peut être assuré de la véracité des faits et de la bonne foi des témoins.

  • Il n’y a pas eu une mais deux manifestations post mortem du saint, à deux personnes et en deux endroits différents. Les circonstances en sont totalement distinctes et les récits ne peuvent s’être influencés mutuellement, ce qui renforce la crédibilité de l’ensemble.

  • Les deux témoins, le duc de Monte Leone et Innocente Valetta, amis du défunt, appartiennent à la très haute société napolitaine et occupent de hautes fonctions, avec de lourdes responsabilités. Habitués aux affaires graves et aux décisions importantes, ils ne sont ni des esprits crédules ni des hommes enclins aux naïves superstitions ; leur rang et leur réputation les obligent à la prudence. On peut donc légitimement penser qu’ils rapportent des faits sans surinterprétation.

  • En proie à des ennuis, le premier témoin, le duc de Monte Leone, a l’habitude, en pareilles circonstances, de réclamer la visite du père Jean-Joseph, son directeur de conscience, connu pour la grande qualité de ses conseils. L’avant-veille, il a donc réclamé sa venue, mais on l’a prévenu que son confesseur était malade et alité, dans l’impossibilité de venir. Ce n’est pas la première fois : la santé du religieux est d’autant plus précaire qu’il a obtenu de Dieu de prendre sur lui les souffrances physiques et spirituelles de certains. Le duc ignore cependant que le père Jean-Joseph possède aussi le don de bilocation ; aussi, lorsqu’il le voit dans son salon, cherche-t-il une explication naturelle à sa présence et le félicite-t-il de sa guérison. Jean-Joseph lui répond alors qu’il est « guéri de tous ses maux pour l’éternité », avant de disparaître. Ce n’est qu’après avoir envoyé prendre de ses nouvelles que le duc comprend que le franciscain est mort à cette heure-là.

  • Le deuxième témoin, Valetta, est l’ami le plus proche du père Jean-Joseph, mais, en villégiature assez loin de Naples, il n’a pas eu le temps d’être informé de son problème de santé. Ne s’attendant à rien, il dort paisiblement, dans la nuit du 5 mars lorsqu’il est réveillé par une main qui lui secoue le bras. Ne voyant personne, il croit d’abord à un rêve, jusqu’à ce qu’une clarté extraordinaire envahisse sa chambre ; ébloui, il ne distingue pas les traits du visiteur, mais seulement la silhouette d’un religieux portant l’habit des frères franciscains de la réforme de saint Pierre d’Alcantara.

  • Cette incapacité à identifier ceux que nimbe la gloire céleste ou qui sont entrés dans l’éternité bienheureuse est profondément évangélique. Elle rappelle la Transfiguration du Christ au mont Thabor et la méprise de Marie-Madeleine au tombeau, ne reconnaissant pas d’abord le Seigneur ressuscité.

  • Il faut alors que Jean-Joseph de la Croix se fasse reconnaître de son ami, lui annonce son décès, l’invite à s’en consoler en constatant qu’il est au paradis et lui promette de continuer à veiller sur lui et les siens. Il l’exhorte aussi à retourner rapidement à Naples s’il veut lui rendre les derniers devoirs.

  • Valetta, qui est un pragmatique, va en effet rentrer s’assurer de la réalité de la nouvelle, et ce n’est que devant la dépouille de son ami qu’il parlera de sa vision.

  • On rencontre des récits similaires dans la vie d’autres saints depuis l’Antiquité chrétienne, le plus célèbre étant celui de l’apparition de saint Ambroise, mort pendant la nuit de Pâques 397. Ses fidèles, qui le savaient mourant, le virent soudain assis sur le trône épiscopal, tandis qu’une étoile rayonnait au-dessus de sa tête pendant la célébration de la messe.


En savoir plus

Né sur l’île d’Ischia le 15 août 1654 dans une famille de l’aristocratie qui donnera six de ses fils à l’Église, Carlo Calosirto manifeste dès son enfance une piété hors du commun, une grande dévotion à Notre Dame et à la Passion, ainsi qu’une soif extraordinaire de mortifications et de pénitence. À seize ans, il entre chez les Franciscains réformés de saint Pierre d’Alcantara, réputés pour la rudesse de leur règle. Il y prend le nom de Jean-Joseph de la Croix et s’y distingue bientôt par sa sagesse et son ardent désir de perfection. Très vite également, des phénomènes mystiques l’entourent : extases, lévitations, prophéties, lecture dans les âmes, multiplications d’aliments, guérisons, exorcismes…

Il n’a que vingt ans lorsqu’on le charge de fonder un nouveau monastère ; à vingt-quatre ans, ordonné prêtre, il est nommé maître des novices. Dans cette mission, comme dans celle de directeur de conscience et de confesseur, il excelle.

Ces charismes extraordinaires sont les fruits d’une vie de total abandon à Dieu et d’une pratique héroïque des vertus, notamment la charité, l’humilité, l’obéissance et le pardon des offenses. Ils s’enracinent aussi dans des mortifications dont le seul récit fait frémir. Couvert d’honneurs et accablé de charges, alors qu’il aspire à la solitude d’une vie d’ermite, il ne se dérobe pourtant jamais. Il traverse cependant de terribles scrupules et de profondes angoisses, craignant de se perdre en acceptant ces responsabilités. Des apparitions de la Vierge Marie et de l’Enfant Jésus, puis celles de certains de ses religieux et novices venus, après leur mort, l’assurer qu’ils lui doivent leur salut éternel, peinent à l’apaiser, tant son humilité demeure grande.

Ses secrets ? Ce qu’il appelle « l’école du crucifix », c’est-à-dire la pensée constante du prix de la Rédemption, et la volonté « de marcher toujours en présence de Dieu, moyen infaillible de ne jamais pécher ». Comme plus tard le Curé d’Ars, il attribue les miracles qu’il obtient à d’autres saints, notamment Pierre d’Alcantara ou Pascal Baylon.

Face à de terribles difficultés et à des pénuries répétées, il poursuit ses œuvres de charité comme si de rien n’était, affirmant : « Ne doutez pas, espérez en Dieu : il pourvoira à vos besoins ! » Et, de fait, la Providence ne l’abandonnera jamais, même dans les situations les plus désespérées.

Bien qu’il ait demandé à prendre sur lui les terribles ulcères qui rongeaient l’un de ses amis – prière qui sera exaucée – et que ces plaies, horribles et douloureuses, répandent une infecte puanteur, le saint est, comme plus tard le Padre Pio, entouré d’un parfum merveilleux : ce que l’on nomme l’odeur de sainteté.

Il meurt le 5 mars 1734. Ses obsèques sont entourées d’une ferveur hors du commun et accompagnées de nombreux miracles. Il est canonisé en 1839.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Père Diodato dell’Assunta, Vita del beato Giangiuseppe della Croce, Naples. 1794. En italien.


En complément

  • Cardinal Wiseman, Démonstrations évangéliques. Tome 16. Santi e beati d’Italia.

  • L’article Wikipédia : « Jean-Joseph de la Croix ».

Précédent
Voir tout
Suivant