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Les moines
Italie
Nº 831
1613 – 1670

Richesse spirituelle d’un frère lai : Charles de Sezze

Saint Charles de Sezze (né Carlo Marchionne) est un frère lai franciscain du XVIIe siècle, à qui sont confiées des tâches modestes de la vie du couvent, telles que celles de portier, de sacristain, d’infirmier ou de cuisinier. Sur l’ordre de ses supérieurs, il tient un journal spirituel et laisse plusieurs écrits qui impressionnent les théologiens par la profondeur et la justesse de son expérience spirituelle. Il est, en outre, gratifié de dons mystiques. Il meurt paisiblement le 6 janvier 1670 dans sa cellule du couvent de San Francesco a Ripa, à Rome.


Les raisons d'y croire

  • Dans son enfance, Charles souffre de fièvres récurrentes qui inquiètent sa famille. À dix-sept ans, alors qu’il est alité et que les médecins se disent impuissants à le guérir, il voit un mystérieux religieux entrer dans sa chambre, lui imposer les mains, puis disparaître sans que personne d’autre ne l’ait vu entrer ou sortir. À partir de ce moment, il commence à guérir. Il interprète cette visite comme celle de saint François.

  • Dès lors, Charles souhaite entrer chez les Franciscains, mais plusieurs obstacles se dressent devant lui : son père, sa santé fragile et son manque d’instruction. Finalement, en 1635, alors âgé de vingt-deux ans, il se rend discrètement au couvent de Nazzano. Le prieur avait décidé de ne pas le recevoir, mais, au moment où Charles quitte le couvent en pleurant, le supérieur ressent une inspiration intérieure et décide de le rappeler. Ce retournement soudain sera pour lui un signe de confirmation divine de sa vocation.

  • Son Autobiografia et ses traités furent examinés par des théologiens de la Congrégation des rites. Résultat : malgré son manque d’instruction, on ne relève aucune erreur doctrinale, mais plutôt une grande profondeur spirituelle et une remarquable cohérence avec la tradition franciscaine. En effet, Charles est un frère lai qui ne consacre pas de temps à l’étude. Ce point est considéré comme le signe d’une grâce particulière.

  • L’épisode le plus célèbre de sa vie est le stigmate qu’il reçoit au côté en 1648. Dans l’église du couvent de Palombara Sabina, alors qu’il médite la Passion du Christ, il raconte qu’au moment précis où il pense au coup de lance porté au côté de Jésus, un rayon de lumière frappe sa poitrine et il ressent une douleur brûlante. Une plaie s’ouvre réellement sur son côté. Le stigmate sera observé à plusieurs reprises par ses confesseurs, même s’il tâche de le garder caché pour éviter toute gloire humaine. Cette blessure saignera périodiquement jusqu’à sa mort.

  • Son autobiographie relate plusieurs visions intimes, dont le Christ le réprimandant doucement pour son manque de patience, la Vierge lui apparaissant un soir dans sa cellule pour le consoler d’une période de sécheresse spirituelle, et une vision de saint François lui demandant plus d’humilité.

  • Lors de la messe de Noël 1669, pendant l’offertoire, il tombe en extase silencieuse ; plusieurs témoins disent qu’il semblait « radieux comme s’il voyait quelque chose d’invisible aux autres ».

  • Les phénomènes mystiques (stigmates, extases, visions) sont rapportés par des témoins directs, notamment des frères capucins et des supérieurs. Nous disposons donc de témoignages multiples et concordants, ce qui renforce leur poids historique et rend l’explication par l’invention individuelle moins probable.

  • Il faut aussi insister sur le profil moral et spirituel de Charles, qui ne recherche jamais ni notoriété ni reconnaissance. Au contraire, il a tenté de cacher ses expériences mystiques. S’il décrit ces phénomènes, c’est avec réticence, seulement parce que ses supérieurs le lui ont expressément demandé.

  • Sa vie, vertueuse et stable, est de plus considérée comme un signe de sincérité, réduisant l’hypothèse de la fraude.

  • L’Église catholique est prudente et méfiante envers les phénomènes mystiques. La canonisation de Charles de Sezze, en 1959, implique que l’Église a jugé sa vie et sa spiritualité authentiques.

  • La canonisation a notamment été précédée de l’examen officiel de deux miracles reconnus, conformément à la procédure de l’Église. Le miracle retenu pour la béatification de 1882 concerne un jeune garçon du Latium, qui souffre d’une affection considérée comme incurable par les médecins de l’époque (probablement une maladie osseuse ou tuberculeuse). Les médecins et témoins appelés au procès ont confirmé que la guérison n’était pas explicable naturellement, qu’elle avait été instantanée, et qu’elle s’était produite à la suite directe de prières adressées à Charles.

  • Le miracle reconnu pour la canonisation concerne une femme souffrant de graves complications post-partum (hémorragies et septicémie). Les médecins estimaient qu’elle ne survivrait pas. Une religieuse franciscaine mit une relique de Charles de Sezze sous l’oreiller de la femme et commença une neuvaine. Dans les heures qui suivirent, la fièvre disparut, l’hémorragie cessa et la malade retrouva ses forces en quelques jours. D’autres grâces et guérisons ont été rapportées, même si elles n’ont pas été retenues pour la procédure.


En savoir plus

Charles de Sezze est né Carlo Marchionne le 22 octobre 1613 dans la petite ville de Sezze (Latium), alors partie des États pontificaux. Issu d’une famille paysanne modeste et pieuse, il reçoit une formation élémentaire, sans accès aux études. Son enfance est marquée par le travail agricole et une piété précoce, mais entravée par des difficultés matérielles et une santé fragile. Malgré son inclination prononcée pour la prière, son parcours vocationnel n’est pas immédiat. Ce n’est qu’en 1635 qu’il entre chez les Franciscains observants, au couvent de Nazzano, comme frère lai. Ce statut, qui exclut l’accès au sacerdoce et aux charges intellectuelles, le dirige vers les tâches les plus humbles de la vie conventuelle. Loin de constituer un obstacle à sa progression spirituelle, cette condition devient au contraire le lieu privilégié de l’exercice d’une sainteté conforme à l’idéal franciscain de dépouillement et de service.

Envoyé successivement dans plusieurs couvents du Latium, Charles de Sezze accomplit des fonctions ordinaires et pénibles – mendicité, entretien, travaux manuels –, qu’il accepte avec une obéissance rigoureuse. Cette obéissance ne relève pas d’une simple discipline extérieure, mais d’une intériorisation profonde de la règle monacale, comprise comme chemin de configuration au Christ humble et souffrant.

Charles se voit confier la responsabilité de l’infirmerie, fonction délicate compte tenu de son manque de formation médicale et de sa santé précaire. Les témoignages concordent pour souligner sa patience et sa douceur. Un épisode souvent rapporté concerne un religieux gravement malade, au caractère agressif et ingrat. Charles supporte les humiliations de ce dernier sans jamais répondre, et le soigne sans relâche malgré les insultes. La demande de pardon formulée par le malade peu avant sa mort est interprétée comme le fruit d’une charité silencieuse et persévérante. Charles lui-même reconnaît, dans son autobiographie, que cette épreuve fut pour lui une école de charité radicale, affranchie de toute réciprocité (« la charité la plus pure et la plus exigeante »).

Un autre épisode, souvent repris par la tradition franciscaine, concerne la charge de la cuisine, qui lui est confiée en dépit de son incompétence manifeste. Lorsqu’il doit préparer un plat raffiné pour des visiteurs importants, Charles se trouve dans une situation d’angoisse extrême, qu’il résout par une prière intérieure. Le succès inattendu du repas répond à l’abandon confiant en la Providence, thème central de sa spiritualité. Dans son récit autobiographique, Charles insiste sur son incapacité personnelle, refusant toute appropriation du mérite.

Charles de Sezze meurt à Rome, au couvent de San Francesco a Ripa, le 6 janvier 1670. Sa disparition suscite immédiatement une vive émotion : dès le lendemain, des foules se rendent auprès de son corps, et plusieurs guérisons sont rapportées dans les semaines suivantes. Des prêtres romains témoignent également de la présence d’une « suave odor », interprétée comme un signe sensible de la sainteté. Sa réputation de sainteté se diffuse rapidement, bien au-delà de son ordre.

Charles de Sezze est déclaré vénérable en 1882 par le pape Léon XIII, puis béatifié la même année. Il est finalement canonisé par Jean XXIII le 12 avril 1959, qui le présente comme un modèle de sainteté par sa fidélité quotidienne au Christ, sa charité concrète et son humilité évangélique.

Solveig Parent


Aller plus loin

Les écrits attribués à Charles de Sezze : Autobiografia (son autobiographie spirituelle), Dottrina solare, Breve trattato delle virtu, ainsi que des lettres et des réflexions mystiques.


En complément

  • The Autobiography of St. Charles of Sezze, traduit par Leonard Perotti, Mediatrix Press, 2017. En anglais.

  • Après sa canonisation, une édition critique en italien de la majorité de ses écrits fut publiée sous forme d’« Opere complete », en trois volumes, contenant notamment des textes spirituels, des traités et des recueils de méditations : Facolta teologica Seraphica San Bonaventura al Palatino, édité par Raimondo Sbardella, 1963, 1965 et 1967.

  • L’ homélie du cardinal José Saraiva Martins pendant la concélébration eucharistique en l’honneur des saints patrons du diocèse et de la ville de Sezze, le 3 juillet 2004 (en italien).

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